Coupure de presse — L’art africain sur sa lancée

L’art africain sur sa lancée

Moins d’un an après la dispersion Gaston de Havenon, voici, à nouveau, une vente de haut niveau avec la collection du marchand et expert Jean-Claude Bellier. Depuis les débuts de la crise, en 1990, l’art africain était en sommeil, et plus encore en France, faute de vacations importantes et de collectionneurs. Après la vente Gaston de Havenon, qui permit en juin dernier de redonner un coup de fouet au marché, voilà une autre collection toute aussi importante : celle du marchand et expert parisien Jean-Claude Bellier (1).

Estimé entre 6 et 8 MF, l’ensemble, une trentaine d’objets, réunit tous les critères : qualité, pedigree — certaines pièces proviennent d’amateurs aussi prestigieux qu’Isaac Pailès, James D. Sweeney, Charles Ratton, John J. Klejman… — et estimations réalistes. Autant de facteurs qui permettront de donner la vraie température du marché et de savoir, si oui ou non, l’art africain confirme sa bonne tenue. En dépit de la diminution des échanges et de la concurrence entre acheteurs, qui ont forcé les marchands à baisser leur prix, ce secteur est moins affecté que le reste.

C’est dans les années 50-60 que J.-C. Bellier commence sa collection. Il vient de se lancer comme expert et marchand en art moderne. Bercé depuis son adolescence par les livres d’Edgar Rice Burrough sur Tarzan et les rythmes afro-cubain de Dizzy Gillespie, ce grand trompettiste de jazz fondateur du be-bop en 1940, J.-C. Bellier se met à s’intéresser à l’Afrique. À tel point qu’il échange deux objets appartenant à son père commissaire-priseur — un tambour de guerre de Nouvelle-Irlande et un masque sénoufo Kpelle — contre une sculpture de Bourdelle et une aquarelle de Laurens.

« Lui étant content, et moi je redécouvrais auprès de cet art primitif les racines profondes », se rappelle aujourd’hui le marchand. Pendant dix ans, celui-ci va alors parfaire ses connaissances en art primitif et améliorer sa collection en se frottant auprès des plus grands connaisseurs de l’époque : René Rasmussen, Robert Duperrier, Pierre Vérité, Charles Ratton, Jacques Kerchache. Au milieu des années 70, il a la chance de racheter la collection d’art nègre que le peintre Isaac Pailès avait présentée au Musée de l’Homme à Paris en 1967 (dans le cadre de l’exposition « Arts primitifs dans les ateliers d’artiste »), aux côtés d’objets réunis par Matta, Max Ernst, Moore, Hartung, Braque, Lipchitz, Picasso…

La collection Pailès comprenait près de 150 objets, dont certains sont aujourd’hui mis en vente par J.-C. Bellier. C’est le cas de la grande figure de reliquaire kota, une des plus importantes connues (de 800 000 à 1 MF), de la ravissante statuette baoulé aux seins en obus (150 000 à 200 000 F) ou encore de la statue tshokwe, caractéristique de l’art de cour des grandes chefferies de l’Angola avant leur dispersion vers la Zambie et le Zaïre en 1880. Superbe par sa patine, ce souverain debout, les jambes légèrement fléchies, est estimé 1,2 à 1,5 MF.

L’événement D’autres pièces valent également le détour comme ce porte-bébé dayak d’Indonésie, probablement d’une grande ancienneté ou cette herminette […] nus luba, un comble de raffinement. Évalué de 250 000 à 350 000 F, ce petit objet fut présenté à l’exposition « Neyt, Luba, aux sources de la tradition », au musée Dapper en 1993. Quant au reliquaire fang, son pedigree lui vaut une estimation de 800 000 à 1 MF. Cette belle statue aux jambes courtes et à la poitrine saillante a successivement appartenu au sculpteur Lipchitz, à James D. Sweeney, directeur du Museum of Modern Art de New York avant la guerre, et à John J. Klejman, l’un des plus grands marchands new-yorkais en art primitif des années 60-70.

Bref, cette collection est celle dont rêverait tout collectionneur. Elle comporte […]

L’absence de qualité a quelque peu faussé la réalité du marché. Plusieurs enchères millionnaires ont pourtant montré que ce secteur avait du répondant et qu’il était loin de s’effondrer comme certains l’avaient prétendu, sans avoir analysé le pourquoi des résultats. En novembre dernier, chez Sotheby’s à Londres, une statue féminine luba restait invendue à cause de sa réserve irréaliste à 750 000 £ (soit un peu plus de 4 MF). À 500 000 $ (soit 2,7 MF), sa juste valeur, elle avait pourtant trouvé preneur.

Pour les bons objets, les prix restent soutenus. Ils peuvent même parfois créer la surprise comme pour cette statue lobi, adjugée récemment 310 000 F chez Mᵉ Picard, ou encore pour cette tête en bronze du Bénin acquise chez Mᵉˢ Audap-Godeau-Solanet 560 000 F. Elle n’était pourtant que du XVIIIᵉ…

Quant aux pièces exceptionnelles, il n’est pas rare qu’elles s’envolent à des prix auxquels les marchands aimeraient bien vendre en galerie. Par exemple, les deux records de la vente Havenon : 1,3 MF pour un siège yoruba et 2,3 MF pour un masque dogon du Mali, détrônant, ainsi le masque gouro de la vente Tzara en 1988 (Mᵉ Loudmer à Drouot) et celui batcham de la vente Franklin en 1990 (Sotheby’s New York), précédents records pour des masques africains en ventes publiques. On peut donc s’attendre à ce que certaines pièces de la collection Bellier atteignent, à qualité équivalente, les mêmes sommets…

Cette vente devrait donc créer l’événement car, depuis huit mois, les vacations en art primitif, que ce soit à Paris, New York ou Londres, ont été 31 pièces, les autres ayant récemment brûlé au cours de l’incendie d’un garde-meuble, en même temps que plusieurs pastels de Vuillard. On aurait pu voir 150 autres objets primitifs : des Kota, des Bembé, des poulies gouro et baoulé, de grands fétiches songuye, un Byéri Fang ou encore un groupe baoulé en bois polychrome… Mais sans cet incendie, Jean-Claude Bellier, qui continue de collectionner l’art esquimau et océanien, ne serait jamais séparé de ses objets africains…

Béatrice de ROCHEBOUËT

(1) La vente Havenon a eu lieu, le 30 juin, à Drouot Montaigne, chez Mᵉ de Quay et Lombrail. Celle de J.-C. Bellier est prévue fin juin, chez les mêmes […]