
Michael Light à la Galerie Luc Bellier
En 1999, les éditions La Martinière publièrent Pleine lune, livre dans lequel le photographe américain Michael Light réunissait un choix de clichés puisés dans les archives de la Nasa. Ces photos avaient été réalisées par divers astronautes américains lors des missions Apollo au cours des années 1960-70. Recadrées, nettoyées, retravaillées, ces images montraient un autre aspect de la conquête lunaire. Les paysages de notre satellite révélaient une stupéfiante beauté, tout comme les vues de notre planète depuis les hublots de la capsule Apollo. Mais ce qui était encore plus étonnant, c’étaient les visages épuisés des hommes, leurs combinaisons souillées par la poussière, ou le curieux ex-voto que l’un d’eux avait déposé sur le sol lunaire : une photo de famille emballée dans une pochette plastique. Pleine lune rendait aux astronautes, aux hommes, ce que la propagande d’une époque gangrenée par la guerre froide leur avait volé. C’est un livre dont je tourne régulièrement les pages, car près de dix ans après sa publication, je demeure soufflé par la maîtrise avec laquelle Michael Light a su composer son livre, et faire œuvre à partir de photographies dont il n’était pas l’auteur. Autant dire que lorsque la galerie Luc Bellier a annoncé pour novembre la première exposition du photographe à Paris, nous ne nous sommes pas fait prier pour aller la visiter.
On y trouve un choix de photos issues de plusieurs séries. Tout d’abord sont accrochées des images du projet 100 Suns(2003, également publié aux éditions La Martinière), réalisé un peu sur le mode de Pleine lune. Light a fouillé dans les archives photographiques consacrées aux essais nucléaires survenus de 1946 à 1962 dans le désert américain comme dans le Pacifique. Les champignons s’égrènent, chaque image portant le nom donné à chaque bombe (Charleston, Sugar…) et stipulant en mégatonnes l’ampleur de la charge utilisée ce jour-là. Ici aussi, les hommes sont présents, assistant béatement, juste protégés par de fragiles lunettes de soleil, à un spectacle d’une beauté inouïe, mais dont ils ignorent alors la dangerosité pour leur santé.
Mais, surtout, l’exposition présente les divers livres d’artiste qui ont occupé Light ces dernières années : ce sont des ouvrages de grand format, tirés à quelques exemplaires, magnifiquement imprimés et présentés sur des trépieds photographiques datant d’avant la Seconde Guerre mondiale. Cette fois, Michael Light, pilotant un petit avion équipé d’un appareil Linhoff Aerotechnika, prend lui-même les photographies. Qu’il s’agisse du désert, de l’exploitation minière intensive, de l’industrialisation à outrance ou de l’urbanisation des environs de Los Angeles, les humains sont ici présents par les traces indélébiles dont ils scarifient le paysage. Mais là encore, comme avec les explosions nucléaires, ces images s’avèrent d’une beauté quasi surréelle, malgré la charge négative du sujet.
Certes, il y a les qualités techniques du photographe, du cadrage, de l’impression. Mais il y a bien plus que cela. Ce que les images de Michael Light, l’air de rien, mettent au jour, c’est une histoire géologique. Celle d’un pays, les États-Unis, de sa volonté de puissance, de la manière dont il agit sur un territoire. Cette géologie est aussi celle de la mémoire des hommes, dont le photographe, simultanément, s’applique à révéler des strates inconnues.
Richard Leydier Galerie Bellier, 20 Rue de l’Élysée, 75008 Paris