
Dina Vierny, la femme de fer de Maillol et de Matisse.
Petit bout de femme à la voix étonnamment forte, âme conquérante et charmeuse intrépide, Dina Vierny, disparue hier, était une personnalité du monde de l'art, une muse forgée dans le métal qui l'a rendue célèbre. Celui modelé avec sensualité et fraîcheur par le sculpteur d'origine catalane Aristide Maillol (1861-1944), qu'elle inspira pendant dix ans. Dina Vierny, cela veut dire un corps de femme plein et puissant, couché avec naturel dans les jardins des Tuileries comme une nymphe sans peur ni reproche. « Donnez-moi un jardin, je le peuplerai de statues », avait dit Maillol. En 1964, avec l'accord de Malraux, Dina la muse exauçait son souhait en y aménageant 18 de ses sculptures dont elle fit don à l'État.
Née à Odessa en 1919 (Ukraine), cette jolie brune aux sourcils arqués quitte son pays avec ses parents, juifs russes, à la mort de Lénine, en 1924, et vient à Paris où elle fréquente très vite les surréalistes, devenant une proche d'André Breton. Profil net et vigoureux, elle figurera dans plusieurs films des années 1930. À 15 ans, pour se faire de l'argent de poche, cette adepte du naturisme pose pour Maillol dont l'atelier est à Marly-le-Roi. Tempérament bien trempé et beauté sans niaiserie, elle représentera pour lui la synthèse du modèle idéal.
La toute jeune Dina Vierny est aussi une femme de convictions. Militante des Jeunesses socialistes et du mouvement des Auberges de jeunesse, elle participe au Front populaire, milite dans le groupe Octobre, la troupe de théâtre des frères Prévert, et entre, la guerre venue, dans la Résistance. Elle fait partie du comité Frye qui fait passer les antifascistes à la frontière espagnole. Maillol s'en rend compte et sera même à l'origine de la Voie Maillol, chemin de contrebandiers qui reliait, à travers les Pyrénées, l'Espagne et la France occupée, chemin de la liberté pour les Évadés de France. Pour l'écarter un peu du danger, Maillol la fait poser pour ses amis peintres, Bonnard, Matisse et Dufy.
« Elle a su dépasser ces débuts de jeune femme modèle, s'est imposée, de toute la force de son caractère, en ouvrant sa propre galerie dès 1947. Cette fonceuse est allée en Russie de Brejnev chercher elle-même les œuvres de Kabakov et Boulatov dans leurs ateliers Elle a créé son musée en 1995, qui est devenu en vingt ans un vrai lieu de promotion de l'art. Pionnière, elle a fait découvrir Poliakoff, les artistes de Cobra et l'École de Londres. Volontaire et persuasive, elle a fait venir les Schiele et les Klimt du Belvédère ! », raconte, avec respect, le jeune marchand d'art Luc Bellier.
« Une vraie personnalité, décidée à faire valoir l'œuvre de Maillol, à l'autorité drue et redoutée », confirme Quentin Laurens, petit-fils du sculpteur Henri Laurens et filleul de Braque. « Une femme d'un charisme stupéfiant, par sa vivacité, son langage cru, son humour aussi, qu'elle maniait sans aucune limite », résume avec malice le marchand d'art moderne Daniel Malingue, charmé malgré les épines de Dina.