Coupure de presse —  Lartigue, « l'empailleur de bonheur »

Lartigue, « l'empailleur de bonheur »

A quoi ressemble le bonheur ? A un petit jeune homme qui n'a pas lu Proust, assis vers 1910 sur un banc du bois de Boulogne, salon mondain où chaque promenade est un rite, et qui attend que les élégantes, juchées « sur talons qui (les) font marcher comme (des) oiseaux bizarres », passent devant son objectif. A un amoureux du mouvement libre qui le piège avec adresse (la danse des patineurs saisie dans l'espace, 1913, Saint-Moritz, 30 000 €), en « athlète de la vision » selon John Szarkowski qui le fit couronner au MoMA en 1963. A un fou de vitesse qui a découvert avec le siècle la magie automobile (La Crevaison en famille sur la route de l'Auvergne, 35 000 €) et l'audace de l'aéroplane, nouvel insecte du ciel (père, frère et domestique unis pour construire un Aéroplane à Rouzat en 1909, 30 000 €).

A un adorateur des femmes, de leur beauté sans fin (la première épousée Madeleine Messager, fille du compositeur, contemplative Bibi à Etretat en 1920, 65 000 €), de leurs mains d'anges et de démones (Florette aux ongles démesurés et peints, 1942) et des mystères de leurs fards, qui les photographia en statues immobiles.

A Jacques-Henri Lartigue (1894-1986) donc, « découvert et redécouvert » tardivement grâce à l'Amérique d'où nous reviennent justement une collection inespérée de vintages comme le marché en rêve (1). « Je ne suis pas photographe, écrivain, peintre. Je suis empailleur des choses que la vie m'offre en passant. »

La citation est si belle qu'elle ouvre le site consacré à la « Donation Henri Lartigue » faite dès 1979 à l'Etat français par ce bambin de la haute société qui, mouvement oblige, se transforme en un clic en jeune dandy, en éternel jeune homme aux cheveux gominés, en vieillard souriant et bronzé comme le vacancier de toute une vie (www.lartigue.org). Le fils cadet du 8e homme le plus riche de France qui hérita de son goût des bolides (une Bugatti lancée en 1929 sur le circuit du Cap d'Antibes, 35 000 €), des premiers avions et de la photographie, a chargé l'Association des amis de Jacques-Henri Lartigue d'assurer la conservation et la gestion de son fonds sous tutelle du ministère de la Culture (130 albums d'un format de 52 x 36 mm, l'intégralité de ses négatifs, son journal manuscrit de 1911 à 1986, avec ses dessins d'écolier, l'ensemble de ses appareils photographiques). Toute une vie dans laquelle Beaubourg puisera pour la première fois pour raconter, à partir du 4 juin, Jacques-Henri Lartigue, l'Album d'une vie.

Une semaine auparavant, les collectionneurs auront la parole. Ils savent combien le marché est chiche en vintages (tirages originaux d'époque) de Lartigue, photographe en son jardin secret, qui n'avait guère de raisons de multiplier les tirages comme ses pairs. Depuis la vente de la collection de sa muse, Renée Perle, chez Me Tajan en 2000 (340 vintages des années 1930-32, presque uniquement des photos de la belle Roumaine que Lartigue appelait « la plus belle femme du monde »), les occasions ont été rares. Comme en témoignent les collections des musées américains, souligne l'Américaine Larisa Dryansky, historienne de la photographie et déjà commissaire d'exposition au Musée Niépce de Chalon-sur-Saône (2) : le Met possède un tirage d'époque provenant de la même source que ceux présentés chez Luc Bellier (un « collectionneur et ami très cher » de Florette, dernière épouse de JHL décédée le 2 mai 2000 qui lui céda sa collection personnelle), le MoMA quelques rares vintages d'époque et surtout des « mid-vintages », tirages des années 60, acquis directement auprès de Lartigue. Présenter près de 60 vintages ! Premières images d'un surdoué (Les Trois Vélos de 1903 où l'artiste de 7 ans apparaît en fantôme devant ses amis par un trucage à la naïveté poétique, clou de son premier album) ou icônes de l'artiste (Le Jour des drags à Auteuil avec l'incroyable modernisme né du jeu des barreaux et des rayures noires et blanches des robes des élégantes). Portraits des femmes aimées comme des déesses (Renée, 1930, ou la « mate beauté juive » célébrée par le blanc et la pose alanguie, 35 000 €) ou ultimes rebonds d'un talent confirmé (l'ami américain, Richard Avedon, bondissant comme un elfe en pleine séance photo à New York en 1968)... Voilà une première pour une galerie en France. Elle tirera un peu les rideaux pour protéger ces délicats trésors.

Le plus précieux restera caché du public, le « VIEUX CAHIER MAMAN » de 1902 où trônent les premiers tirages contact sur papier au citrate du tout jeune Jacques ne pouvant supporter la lumière d'une longue exposition (le prix, confidentiel, est au niveau de cet objet muséal, loin toutefois du record de Le Gray à la vente Jammes). Larisa Dryansky l'ouvre avec gants blancs et larmes aux yeux, tant il est émouvant de feuilleter ce premier regard déjà porteur de la liberté joyeuse de l'artiste révélé. Comme le bond de Mon petit chat en 1902 pour attraper un ballon, mouvement captif de l'instantané, légendé par Jacques avec la joie de la première création.

Le peintre qui ne passa pas un jour sans photographier et dont le Musée de L'Isle-Adam garde quelques toiles, sut retenir des Nabis le sens de la composition et piégea souvent la vie dans des cadrages à l'effet plat, japonisant. Un trait d'union qui ne pouvait que frapper le familier de ces peintres, Luc Bellier, comme l'amitié de Lartigue pour Guitry et à travers lui pour Vuillard, l'ami de la maison Bellier. « L'occasion aussi de faire revenir en France ce dernier patrimoine encore en main privée », souligne le marchand, qui lit dans Lartigue « les derniers moments où la France inventait ».

Dans les années 70, l'artiste reconnu signa ses tirages J.-H. L. suivi d'un petit soleil dessiné. Toutes ses images cherchent à capturer le soleil de la vie. V. D.

(1) A partir du 28 mai jusqu'au 11 juillet, galerie Bellier, au 20, rue de l'Elysée, 75008 Paris. Exposition publique du lundi au vendredi, de 12 heures à 19 heures, et sur RV. Les prix indiqués, de 25 000 € à 80 000 € pour les tirages isolés, sont hors TVA à l'importation (5,5 %). (2) Josef Breitenbach, publié en 2001 par Les Editions de l'Amateur. Larisa Dryansky a écrit La Vie rêvée de JHL dans le catalogue de l'exposition Bellier, après le texte du Pr Gail Buckland (« J'ai besoin d'un peu de Lartigue, le monde a besoin d'un peu de Lartigue »).