
Le Salon d'art et d'antiquités de Moscou à la recherche des "nouveaux Russes"
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Le deuxième Salon d'art et d'antiquités de Moscou se tient dans la capitale russe jusqu'au 26 septembre. Il réunit soixante exposants, soit le double de la précédente édition (Le Monde du 14 juin 2004) dans le bâtiment récemment rénové du Manège, à deux pas du Kremlin. Des Français, des Suisses, mais aussi des Américains, des Britanniques, et même des Russes, qui proposent des tableaux de Picasso, Dufy, Chagall, Magritte, ou Renoir, mais aussi du mobilier et des bijoux, tout cela pour des millions de roubles, ou de dollars.
Les marchands occidentaux présents espéraient sans doute tomber sur des "nouveaux Russes", terme désignant les comportements des premières richesses formées dans les années 1990, qui achètent un tableau comme on commande un yacht. Mais ces acheteurs clinquants sont plutôt rares. Dans les allées, on voit surtout des couples de Russes en jeans et baskets, d'autres soigneusement habillés. Ils sont accompagnés de "conseillères" qui travaillent souvent dans des galeries.
"ILS ONT L'OEIL ÉDUQUÉ"
Sans doute ces collectionneurs russes sont-ils très riches, certains cherchant parfois à investir ou à blanchir de l'argent. Mais ils restent discrets sur les sommes qu'ils comptent ou non dépenser. Ce sont des hommes d'affaires diplômés d'un MBA, qui voyagent, savent négocier.
Dans les alcôves, autour de petites tables, ou devant les tableaux, ils discutent, prennent leur temps : "Leur choix est réfléchi", remarque le galeriste parisien Patrice Trigano. "C'est un nouveau marché, mais un ancien savoir. Ils ont l'oeil éduqué, une culture du beau. La Russie, c'est l'Ermitage et Tretriakov", note une descendante des émigrés russes, Irina Tarassow, de la galerie Schmit à Paris, en référence à deux des plus beaux musées au monde, situés à Saint-Pétersbourg et Moscou.
Nina ne veut pas dire son nom de famille. Elle fait partie de ces collectionneurs à l'oeil avisé. Installée à Moscou, là où se concentre le marché de l'art, Nina concède qu'elle vient de conclure, avec son mari, l'achat d'un tableau de Claude Monet. "J'ai toujours grandi avec l'art, dit-elle. A l'époque soviétique, mes parents arrivaient à se procurer des livres, déjà passés dans dix autres mains ! Je me souviens aussi de reproductions qu'ils obtenaient grâce à des connaissances - des restaurateurs, des artistes - à une époque où rien ne se trouvait autrement."
Nina a acheté son premier tableau en 1996. Depuis, sa collection s'agrandit. Seule la crise financière de 1998, qui poussa de nombreux Russes à vendre appartement, voiture et parfois bijoux familiaux, l'avait arrêtée dans ses achats. Aujourd'hui, elle parle de "coups de coeur" , du plaisir de voir les grands noms de la peinture accrochés dans ses salons.
Beaucoup de collectionneurs potentiels s'agacent de l'image péjorative que leur renvoient les marchands présents. "Je vous préviens, je ne suis pas Roman Abramovitch", avertit un acheteur potentiel, en citant la première fortune du pays (15 milliards de dollars). "Les galeristes étrangers nous prennent pour des primitifs, s'énerve un autre client russe. Ils nous proposent des grands peintres à des tarifs hors de prix, des objets clinquants comme ils en apporteraient à des monarchies arabiques, en imaginant que nous n'avons pas le goût ou la connaissance des pièces plus rares."
Ce dernier a préféré se tourner vers un portrait "du grand-prince Pavel Petrovitch", du XVIIIe siècle, présenté par la galerie moscovite Turandot pour 300 000 dollars. "Les Occidentaux pensent encore que nous n'avons pas Internet, et qu'on ne saura pas comparer les prix avec ceux qu'on voit chez Sotheby's", ajoute sa conseillère, qui refuse aussi de donner son nom.
Les galeristes français répondent qu'ils ont "apporté les meilleures pièces" pour ne pas faire insulte aux Russes. Ils répètent que Moscou est "un superbe marché d'avenir". Reste que cette année les clients se montrent méfiants. Et peu acheteurs. La réception donnée dans la soirée de jeudi 22 au Kremlin, au profit de la restauration du palais d'Ostankino par le World Monument Fund, n'en comptait pour ainsi dire aucun. La parade militaire équestre, la visite des salons dorés du Kremlin ou le concert du violoniste Youri Bashmet sous un toit d'icônes auront au moins servi l'image d'une Russie riche, en ordre et cultivée. Celle que les marchands étaient finalement venus chercher.
Madeleine Vatel