Coupure de presse — Moscou, et tourne Manège !

Moscou, et tourne Manège !

A première vue, l'habit fait le moine, et splendidement. La petite soixantaine d'antiquaires, de galeristes et de joailliers venus de l'Ouest pour séduire ce marché d'avenir qu'est la nouvelle Russie n'en croient pas leurs yeux. Là, sous la charpente de bois du Manège, l'Espagnol Augustin de Béthencourt eut l'idée, révolutionnaire en 1817, d'un toit large de 45 mètres sans aucun pilier de support, qui laisse l'espace libre au sol pour les exercices militaires. L'architecte russe Ossip Bove y ajouta par la suite colonnade et frise extérieure. Mais le miracle du Manège est bien ce volume énorme (160 m x 45 m), haut de 12 mètres sous les poutres que domine encore le faîte du toit, soit 5 000 m² d'exposition grands ouverts au regard. Un Grand-Palais à la russe. Après l'incendie du 14 mars 2004, l'architecte Pavel Andreiev a reconstruit en un temps record ce lieu mythique de Moscou, soulignant ainsi l'habileté des restaurateurs russes à l'œuvre un peu partout dans la ville champignon aux façades couvertes de bâches qui dessinent le palais à venir. Collé au Kremlin, le Manège appartient à l'Etat, mais sa gestion incombe au gouvernement de la ville. Il a donc fallu une bonne dose de diplomatie suisse à Yves Bouvier, créateur de l'ACS (Art Culture Studio) et de ce 2e Salon de Moscou, pour concilier affaires et subtilités politiques, déplacer son nouveau-né du Palais Dolgorukov, où il vit le jour, un peu à l'étroit, en mai 2004, et l'installer royalement au Manège, où un certain Berlioz dirigea un concert en 1868.

Les arcades gris perle dessinées par Patrick Hourcade abritent les stands des grands noms du marché. Du Genevois Jan Krugier, qui fit sensation l'an passé avec un superbe portrait d'Olga par Picasso, allié cette fois à la maison Kraemer de la rue de Monceau, aux piliers de la Biennale des antiquaires que sont Georges de Jonckheere, Jean Gismondi ou Cazeau La Béraudière (beaucoup d'intérêt pour leur Domaine enchanté II, un Magritte de 1953, toujours à 2,4 M€, et pour le Vlaminck de 1910 à 240 000 €). De la Marlborough de Londres qui a apporté son Bacon (sur fond jaune) et son Conroy de rigueur, comme à Maastricht ou à Bâle, à Ariadne la New-Yorkaise qui a reconstitué son trésor antique, coffre-fort de milliardaire érudit, comme à Palm Beach en janvier. De la jeune génération du XVIIIe des dynasties Segoura, Rossi et Féau, qui ont mêlé leurs objets, boiseries, idées, et agréablement surpris leurs habitués, à l'école de Darmstadt, défendue passionnément par Franck Laigneau, autant bombardé de questions sur le spectaculaire siège d'enfant du sculpteur Jean Dampt, vers 1895, dans la veine de Carabin (38 000 €). Sans oublier le maître chineur des antiquaires, Guy Ladrière, un jour en pochette turquoise, un autre en veste rouge de la victoire, pour accueillir le défilé de TV russes fascinées par son peuple de sculptures sensuelles et savantes, hissé sur une forêt de socles (prix top-secret pour le petit bronze de Vénus attribué au moins à Pierre Bontemps, 1549, France).

Les Steinitz, le sourire un peu cerné, ont recréé en quelques petites heures leur univers reconnaissable entre mille, trois salles successives qui, de l'Empire au rococo, n'ont guère désempli. Inspiré par « ce pari fou », Luc Bellier a imposé son accrochage pointu et farouchement personnel (de Cézanne à Munch et Avedon), captant le public à l'angle de son stand par le paravent en Plexiglas d'Alexandre Archipenko, brossé, gravé, sculpté et illuminé depuis la base en aluminium que Ronald Lauder est venu regarder en personne (pièce unique de 1950, achetée plus de 3 MF il y a vingt ans contre Samuel Josefowitz, le grand collectionneur de l'école de Pont-Aven).

Très vite, tous ces pros du marché et des foires ont eu le sourire des carabins en goguette, flairant du neuf dans cette ville étonnamment belle et vivante. De l'enthousiasme, comme dans les coups de foudre ou dans les OPA. D'abord prudent pour cette première année de ventes autorisées, à l'instar des 20 % de taxes sur la valeur à acquitter ici ou à inclure dans leurs prix. Puis un enthousiasme de plus en plus manifeste, dopé par la beauté du lieu et la « qualité de la clientèle, intéressée, souvent extrêmement cultivée, bien meilleure que celle de l'an dernier », qui ne cesse de venir au Manège depuis lundi.

Il fallait voir la foule se presser pour admirer les deux Rubens exposés par Richard Feigen et Hervé Aaron, sortis de leurs collections américaines et tout juste décrochés des cimaises muséales pour Moscou (11 M$ demandés pour la grande huile de La Sainte Famille, circa 1630 ; 1,4 M$ pour la très belle esquisse de Christ en Croix, circa 1618-1620). Ou le va-et-vient permanent, chez Manuel Schmit, des visiteurs interdits devant La Jeune Fille en rouge, un beau Soutine de 1919 (1,5 M€). Ou devant les Matisse, les Renoir, les Monet, les Marquet... Autant de signatures en gloire au Musée Pouchkine où se recueillaient chaque matin nombre de marchands européens, muets de joie devant le Portrait d'Ambroise Vollard par Picasso, comme les Boulakia, père et fils.

Les trésors scythes et byzantins de Phoenix (Genève-New York) ne sont pas restés inaperçus. De Lanskoy à Charchoune et Rybak, huit tableaux étaient vendus mercredi soir, chez Le Minotaure. Intérêt au sommet pour l'ours de Guyot, 1950, des Dumonteil, qui campe dans le Grand café comme Micha, l'emblème de la Russie. Les premières ventes ont grossi cette rumeur positive au point de croire reconnaître le sieur Abramovitch, fortune née du pétrole et de l'uranium, devant les icônes incontestées de Gelos Antiques (Moscou), entre trois colosses patibulaires à souhait. Il s'agissait bien d'un « Nouveau Russe », mais pas de celui réputé plus riche que la reine d'Angleterre. « Les Français qui viennent à Moscou sont stupéfaits de découvrir autre chose que les clichés sur la mafia et le Far East à l'américaine. Ici, la culture est partout, dans les esprits, dans les murs. Elle s'est réveillée et s'exprime dans la multitude de chantiers à Moscou », explique Andrey Dellos, assis dans son stand de Turandot, près des objets impériaux manufacturés à Tula.

De père français et de mère russe, ce Moscovite barbu d'argent et à l'œil pâle est surtout connu pour le Café Pouchkine qu'il a recréé ex nihilo il y a six ans, « en jouant sur la fausse naïveté des moulures imparfaites et le savoir-faire des artisans russes ». Cet homme d'affaires exponentielles a déjà 15 restaurants dans la capitale, du Chinok, dédié à la cuisine ukrainienne, décor de vraie ferme avec poules, cour, paille et fausse fermière, à « l'énorme complexe » qu'il peaufine actuellement, dans un ancien hôtel particulier du XVIIIe. Il applaudit des deux mains une foire qui va valoriser sa ville, « bien moins froide que Saint-Pétersbourg la nordique », belle comme la vie slave qui recommence.

Valérie Duponchelle