
Munch « dans la cage de L’Âme »
« La maladie, la folie et la mort ont été les anges noirs qui ont tenu la garde sur mon berceau », écrit en 1894 le Norvégien Edvard Munch (1863-1944), le peintre du Cri et de l’angoisse existentielle, l’archétype qui évoqua souvent, en combat des forces de la lumière et de la nuit qui se lient en lui, la « Lutte acharnée dans la cage de l’Âme ». C’est ce grand homme charpenté à l’œil bleu comme sa palette, à la bouche jolie et au nez busqué (Autoportrait à la cigarette de 1895 dans la subime salle Munch de la Nasjonalgalleriet à Oslo), ce géant travailleur et neurasthénique dont la main immense faillit perdre un doigt dans un accident d’amour (le Munch-museet de Toien montre la radio de sa main droite et la lettre qui narre « l’affaire ») qui envahit tout nouvel espace blanc des frères Luc et Yann Bellier, sur le franc le plus paisible de l’Elysée (1).
Comment rendre justice à la palette étonnante et lumineuse, à la touche si libre, à l’expression prémonitoire de ce tourment qui règne à Oslo comme Odin au banquet des dieux, mais qui passe en fantôme dans nos esprits français, comme une vision d’un Nord étrange ? Avec un choix de roi et un art certain de la fugue. En seulement quatre grands tableaux de 1892 à 1902, cinq aquarelles et dessins aux crayons de couleur de la fin des années 1890, mais qui symbolisent toute l’œuvre inquiète, la jeune génération Bellier se propose de montrer Munch sous ses facettes changeantes et pourtant intensément unies par le même regard intérieur. Les cinq œuvres sur papier proviennent d’un carnet acheté par Munch à la papeterie Chapeau Coquelin à Paris vers 1896. Ces feuilles, de 363 x 252 mm, étaient la propriété de Berta Folkedal qui les tenait de son amie Inger Munch, sœur de l’artiste (proposées autour de 250 000 €). Plus exceptionnels que ceux passés ces derniers mois aux enchères, les tableaux sortent de collections particulières, souvent norvégiennes (autour de 4 à 6 M$).
« Les gens verront ce qui est sacré en eux, ils ôteront leur chapeau comme dans une église (…) Il n’y aura plus d’intérieurs avec des personnages lisant ou des femmes qui tricotent. Il y aura des êtres vivants qui respirent, qui sentent, qui souffrent et qui aiment », proclama Munch, fils souffreteux et exilé soudain orphelin, dans le Manifeste de Saint-Cloud en 1889. Cet éclat romantique annonce la douleur tapie dans l’amour (Amour et douleur est le premier titre du fameux couple enlacé de Vampire, 1893-94, Munch-museet), le souvenir obsédant de la mort et de la faute (La Mort dans la chambre de la malade, Cendres ou La Mort dans la chambre de la malade de 1893, une version au Munch-museet, une plus achevée à la Nasjonalgalleriet), la nature, l’amante heureuse (On the Wares of Lore, lithographie de 1896, Munch-museet) ou maudite (Cendres, huile de 1894, Nasjonalgalleriet) avant la renaissance de la vie et de la pureté sous la forme d’un lys.
Voici Homme mélancolique et sirène (pastel et lavis d’encre sur papier, vers 1896-1902, aussitôt acheté par un collectionneur européen), la révélation en bleu sur la réponse du merveilleux à la peine muette et à l’accablement du péché. Voici Femme assise, main droite sur son cœur saignant ou une brume à la chevelure baudelairienne comme fjord noir comme la silhouette couchée d’un mort, le ciel veiné du rouge de la passion, dans Le Cri de 1893).
Passé le seuil de la galerie Bellier, le ton est à la mélancolie, cette humeur noire qui broie l’âme solitaire, en pénitence de la vie avant même de l’avoir vécue. Comme dans le célèbre Mélancolie, huile synthétiste peinte à son retour en Norvège pendant l’été 1891, voici Mélancolie, fleur de douleur (gouache, encre et pastel sur papier, 1896-1902, aussitôt acheté par un collectionneur français). L’homme au purgatoire sur la plage grise, visage blafard comme toutes les représentations symbolistes de Munch, la main tenant un cœur saignant d’où s’échappent les rubans rouges comme les cheveux de la plus belle version se trouve désormais au Metropolitan Museum de New York), comme Munch, l’artiste écarté de la vie humaine (Separation, huile de 1896, Munch-museet). Voici Tête de femme et cœur, deux figures du Cri (encre et pastel sur papier, vers 1896-1902) avec l’œuvre la plus célèbre de ce novateur extraordinaire qui inspira Jasper Johns par son Autoportrait entre la pendule et le lit, peint en 1940-1942, soit à deux ans de sa mort douce-amère.
Les quatre grandes huiles surprennent par leur audace, leur liberté de touche et le mouvement de la couleur (Femme à sa toilette, 1892), leur envoûtement tapi dans les étoiles et les branches (Nuit d’été, Åsgardstrand de 1902). L’éclat mauve qui donne à la mer la transparence lucide des coquillages d’enfant et des rêves éveillés (Bord de mer, 1898-1904, attentivement observée par le Musée d’Orsay), le sentiment d’exil dans la pluie bleue (Matin d’hiver, peint à Nice en 1892 comme le fameux Baiser qui se cache derrière la même fenêtre). Qu’elles aient attiré, dans ce nouveau lieu d’une vieille famille parisienne de l’art, tout le marché international et les plus grands conservateurs (Philadelphie, Art Institute of Chicago, Cleveland, Musée Van Gogh, Met) voilà qui signe le succès d’une belle première française.