Coupure de presse — Pablo Picasso et les pique-assiette

Pablo Picasso et les pique-assiette

« Un univers de femmes nues, de scènes de bordel »

Le marchand d’art Luc Bellier a été, avec son père, Jean-Claude Bellier, un acteur‑clé de la révélation de la collection Bresnu. Il témoigne.

Dans quelles conditions avez-vous découvert ces derniers dessins de Picasso ? Début 1987, un intermédiaire nous a soumis quatre dessins tardifs. Ce qui frappait d’emblée était le sentiment de combat face à la mort par le défi sexuel. Nous étions excités, mais aussi troublés et perplexes, tant ce qui touche à Picasso est sensible. À cette époque, sa succession était soldée, le Musée Picasso était une fierté nationale et les descendants se réunissaient au sein d’un comité pour faire valoir leur droit moral. Mais surtout Jacqueline, la veuve de l’artiste, venait de mettre fin à ses jours. Elle était la mémoire du dernier Picasso et l’avait accompagné jusqu’à la mort. Notre trouble venait aussi du fait que Lionel Prejager, une référence concernant Picasso pour l’avoir connu et être en relation avec ses descendants, les considérait comme faux.

Qu’avez-vous fait ? Notre métier. Nous avons consulté les meilleurs témoins, biographes et spécialistes. William Rubin, Pierre Daix, Maurice Jardot, Angela Rosengart. Tous avaient fréquenté et échangé avec Picasso jusqu’à la fin. Ils pensaient les dessins authentiques mais nous n’avions pas de consensus officiel, ce n’était pas leur rôle.

Comment ces dessins ont-ils été révélés ? Mon père était proche de Jan Krugier, à Genève, le seul marchand au monde à disposer d’un contrat avec un membre de la famille du peintre, en l’occurrence Marina Picasso, sa petite‑fille. Comme au fil du temps d’autres dessins sont apparus, il y avait matière à faire une exposition. Krugier exposa 44 dessins, en 1989, en complément d’une exposition consacrée aux artistes espagnols du XXe siècle. Pierre Daix a préfacé le catalogue d’un texte lumineux. Marina, au titre d’un contrat, et sur la base des événements, a délivré les certificats d’authenticité. Le propriétaire était toujours tenu secret. Les intermédiaires (il y avait aussi un brocanteur) protégeaient leur source.

Les dessins ont été vendus ? Oui. Ce fut un vrai succès. Mais il y a eu un coup de théâtre début 1990 : Claude Picasso, fils de l’artiste et de Françoise Gilot, a contesté l’authenticité des dessins de manière suffisamment sérieuse pour que les galeries Waddington, à Londres, et Pace, à New York, demandent le remboursement de ceux qu’elles avaient acquis.

Que devinrent ces dessins ? Cela a tourné au cauchemar. La rumeur enflait. Ils étaient réputés faux. Il fallait absolument que l’on sache d’où ils provenaient. Sous la pression, les intermédiaires nous ont révélé l’existence de Maurice Bresnu, le chauffeur de Picasso. Ce dernier a dévoilé l’ensemble de ce qu’il possédait : 225 œuvres, que nous avons recensées et photographiées pour la plus grande partie. C’était surtout des cadres de dessins ; un univers de femmes nues, de scènes de bordels dans lesquels Degas fait sans cesse irruption, d’accomplissements, de voyages, de vieillards.

Notre objectif était de rassembler et révéler ces œuvres. Mais la contestation de Claude a détruit leur crédit. Le climat était tel que Jean Clair, directeur du Musée Picasso, n’a pu recevoir le don que voulait faire Maurice Bresnu du dernier dessin du maître. Face à ce désordre, Maya Picasso, la fille aînée de l’artiste, a délivré des certificats d’authenticité pour tous les dessins. À la suite de quoi, les intermédiaires nous ont lâchés, nous n’étions plus indispensables… Ils ont cherché à vendre tous les dessins de façon isolée. Le marché de l’art était en plein marasme après la bulle de 1990. Les œuvres étaient proposées à l’encan par le moindre courtier, ce qui a alourdi la suspicion de faux. Je crois qu’il fallait payer 100 000 francs par dessin.

Cette dispersion anarchique a anéanti le projet de catalogue de la collection Bresnu. Par la succession de ces dessins, tous datés, on pouvait appréhender la vie de Picasso, l’imbrication de la création et de la sexualité à la fin de sa vie. Par exemple, le 8 novembre 1971, il réalise onze dessins recourant à divers outils comme le feutre, les crayons de couleur, l’écrêne, le lavis, l’aquarelle, mais le sujet, lui, est invariablement un couple, l’un, avant, pendant, et après l’amour, la journée se conclut par un accouplement plein d’allégresse, de vie et de couleurs.

Quand ces dessins ont-ils été définitivement considérés comme vrais ? En réalité, jamais ; récemment, un éminent confrère m’assurait qu’ils étaient faux. La rumeur devient parfois souveraine. C’est depuis que la presse en parle comme étant volés, en lien avec l’affaire de l’électricien Le Guennec, qu’ils paraissent authentiques. À cet égard, quand Picasso Administration m’a dit : « Vous saviez très bien qu’ils étaient volés », j’ai été révolté par le renversement de réalité. J’ai répondu : « Pourquoi voler de faux dessins ? »

Quelle leçon tirez-vous de l’expertise de l’œuvre de Picasso ? Un adage dit que le meilleur expert est le moins mauvais. En matière d’art, la possibilité d’erreur n’est pas négligeable. Les ayants droit de Picasso ont, par le droit français, un privilège sur l’expertise. Mais un ayant droit n’est pas une assurance contre l’erreur. Aujourd’hui, Claude veut se positionner comme un expert référent sur l’œuvre de son père. Sotheby’s et Christie’s le consultent. Personnellement, je n’achèterais pas un dessin de Picasso sur la seule base d’un certificat de Claude. Selon moi, Maya Picasso demeure la plus cohérente dans son jugement et son appréciation sur l’œuvre de son père. Mais, à l’avenir, il faudra que des héritiers qui ont l’œil conviennent de partager leur réflexion avec des tiers, probes et compétents.

Pensez-vous que les dessins de Bresnu ont été volés ? Peut‑être, mais c’est loin d’être certain. L’enjeu porte sur les signatures que Maya estime ne pas être de la main de Picasso ; cela pourrait confirmer que Bresnu ait pris des libertés. Je les ai regardées, ces signatures, car je possède encore des photos d’avant qu’elles n’aient été effacées. Je suis incapable de m’exprimer sur le sujet et ne suis pas sûr qu’un graphologue pourrait trancher. En l’absence de preuves, cette affaire risque de s’enliser dans une justice improbable et interminable.

Voyez-vous des liens entre la collection Bresnu et ce qui fut trouvé dans le garage de M. Le Guennec ? Non. Les œuvres de Bresnu sont contemporaines, elles révèlent des moments qu’il a vécus avec Picasso. Celles de Le Guennec sont anciennes, elles appartiennent à l’histoire.